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N°70, décembre 2009

De report en report, vers la démocratie… ?

Ils étaient certes nombreux, en Côte d’Ivoire, à espérer que le scrutin prévu pour le 29 novembre 2009 pourrait effectivement se tenir. Mais ils n’étaient pas nombreux à croire qu’il pourrait effectivement se tenir à la date fixée ! Tous pourtant veulent bien encore croire qu’il sera possible un jour d’organiser ce scrutin attendu partout, à l’intérieur du pays comme à l’extérieur, et dont le bon déroulement conditionne le retour à la confiance entre les Ivoiriens eux-mêmes, et entre la Côte d’Ivoire dans son ensemble et la communauté des nations – les plus proches en Afrique de l’Ouest comme les plus lointaines à d’autres bouts du monde.

Mais comment interpréter cette impuissance de la Côte d’Ivoire à organiser plus rapidement ces élections – présidentielle d’abord, législatives ensuite – qui eussent dû avoir lieu dès 2005 ? Comment comprendre qu’en Côte d’Ivoire, considérée il y a vingt ans comme l’un des pays les plus accomplis du continent, on en soit arrivé à ne plus avoir de représentation démocratique élue depuis bientôt cinq ans ? Certes, l’on sait les difficultés dans lesquelles les événements de 1999, 2000 et 2002 ont entraîné le pays, jusqu’à la guerre civile un moment, avec ses déplacements de populations, mais celle-ci ne connut, fort heureusement, ni la durée ni l’ampleur qu’on eût pu redouter. Et les bases de la sortie de crise étaient définies dès janvier 2003 par l’ensemble des parties en cause, qui les reprenait en mars 2007 – sous un autre habillage, il est vrai, mais sans en modifier les fondamentaux.

Bien des raisons objectives peuvent expliquer cette difficile sortie de crise. La Côte d’Ivoire ne dispose pas d’une identité nationale ancienne, et Simon-Pierre Ekanza le rappelait en 2007 dans un essai : « Côte d’Ivoire : de l’ethnie à la nation, une histoire à bâtir… »11 Aux éditions du CERAP, Abidjan, 88 pages. La pluralité des ethnies se double de flux migratoires en provenance des territoires voisins, sans véritable régulation, de telle sorte que citoyens, étrangers, apatrides se côtoient en quelque sorte dans une ivoirité quelque peu problématique. Si l’on y ajoute le statut tout aussi problématique des terres foncières dont l’appropriation privée reste sujette à caution, l’on mesure la complexité d’une situation historique où on ne sait pas très bien qui est qui et quoi est à chacun… Le plus grand désordre s’établit…

Il aura fallu sept années pour réordonner tant soit peu le tissu social, faire taire les armes, arrêter le pouvoir des rues, mettre fin aux exodes des uns et des autres, rétablir les relations entre les communautés, refaire un minimum d’unité nationale entre régions qui n’avaient pas, au moins, renoncé à en poursuivre le projet…22 Cf. Kassimi Bamba et Kévin Adou, Côte d’Ivoire : chronique d’une crise (2002-2008), aux éditions du CERAP, Abidjan, 2009, 334 p. Il sera certes plus long de désarmer les cœurs et les esprits et de rétablir un minimum de confiance mutuelle, toujours fragile, tant sont suspectés de duplicité les comportements et les paroles des acteurs principaux du drame ivoirien. L’on est certes parvenu à recenser et identifier à peu près les personnes adultes susceptibles de prendre part à un scrutin démocratique – mais il faudra encore un peu de temps pour régler quelques contentieux… et parvenir à une liste publique incontestée des électeurs ! Le moment approche cependant du terme du processus en cours et déjà les candidats à exercer des fonctions publiques sont connus de tous… et reconnus officiellement aptes à le devenir !

Ce n’est certes pas que tous les obstacles soient déjà levés : bien des réserves mentales habitent encore de nombreux cœurs et de nombreux esprits, et c’est l’arme au pied que les adversaires font effort pour se désarmer eux-mêmes. Mais, si jaloux que soient les uns et les autres de ne devoir fièrement qu’à eux-mêmes le rétablissement de leur commune dignité, c’est sous le regard de tiers, témoins certainement impatients, qu’ils en jalonnent le parcours. Et l’ensemble de la démarche électorale pourra vraisemblablement être validée par la communauté mondiale.

Quand la Côte d’Ivoire aura ainsi rétabli son entière dignité, à ses propres yeux comme aux yeux des nations, elle pourra alors revendiquer de s’être constituée en véritable démocratie. D’autant plus que, tout au long de l’épreuve, elle aura su conserver au moins le sens de sa diversité et de la liberté de parole de tous ses acteurs, ainsi que des débats dont témoigne avec éloquence la pluralité de sa presse. Certes éprouvante – pour tous – la démocratie ivoirienne pourrait se révéler plus féconde qu’il n’y paraît encore, déjà…
                                                                                                        Denis Maugenest, sj

  
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